LE BANGLADESH SOUS LES EAUX

Un pays condamné ?

De juillet à septembre 1974, les deux tiers du Bangladesh sont submergés par des inondations désastreuses. La famine et la menace d'une épidémie remettent en question l'existence d'un pays qui vient juste d'accéder à l'indépendance. La répétition des catastrophes naturelles souligne les énormes difficultés d'un des " cas " les plus complexes du tiers-monde.

 

    Rarement surpopulation et sous-développement ont pris un caractère aussi dramatique qu'au Bangladesh. L'instabilité politique qui gangrène un État sans tradition historique aggrave encore la situation et paralyse les initiatives de développement. Ces conditions, certes difficiles mais non exceptionnelles, sont rendues particulièrement dramatiques en raison même de la géographie du pays.

    Le Bangladesh n'est qu'un immense delta où viennent se rejoindre le Gange et le Brahmapoutre, deux des plus grands fleuves du monde. C'est un pays au ras de l'eau qui ne compte que 8 % de terres hautes. Lorsque les fleuves entrent en crue, que s'y ajoutent les grandes marées, ressenties jusqu'à 400 kilomètres à l'intérieur des terres, et que les cyclones se mettent de la partie, le Bangladesh n'est plus qu'une vaste plaine inondée. Une telle conjonction de facteurs se produit en 1974, plaçant le pays au bord de l’abîme. 

La grande inondation

    L’été au Bangladesh est l'époque de la mousson. L'Hinialaya tout proche constitue une barrière naturelle qui nourrit les multiples affluents des grands fleuves du Bengale, dont le débit devient colossal. Mais, parvenues dans le delta, les eaux ne s'écoulent plus que très lentement. En 1974, les pluies sont particulièrement abondantes et, dès le mois de juillet, le gouvernement bengali lance ses premiers appels à l'aide. Après quelques jours d'accalmie, au début du mois d'août, l'eau s'abat à nouveau en trombe à partir du 18, alors qu'on se rapproche de la période des grandes marées et des cyclones.

    Après la rupture des maigres digues les protégeant, les deux tiers des terres sont sous les eaux, détruisant villages et récoltes. La moitié au moins des 75 millions d'habitants que compte le Bangladesh est directement touchée, et 15 millions de paysans perdent la totalité de leurs biens dans les inondations. Les ponts sont coupés et la désorganisation des voies de communications, déjà précaires en temps normal, gêne considérablement l'acheminement des secours. Les inondations elles-mêmes ne font " que " 2 000 morts. Mais l'entassement des réfugiés dans des conditions sanitaires exécrables est un terrain de choix pour l'épidémie de choléra qui, bientôt, se déclare.

    Enfin, et surtout, la destruction des récoltes est particulièrement dramatique pour un pays qui connaît par ailleurs, un déficit alimentaire chronique. la fin de septembre, la famine règne au Bangladesh. Dans la capitale, Dacca, 20 personnes meurent de faim chaque jour et la situation est évidemment plus grave dans les régions reculées. Ainsi, selon le quotidien Times of India, la famine aurait déjà fait, à la fin du mois d'octobre, 80 000 victimes dans le nord-ouest du pays. 

Une histoire mouvementée

    Totalement désarmé devant la catastrophe, le gouvernement peut seulement constater que " la nature a déclaré la guerre au Bangladesh ". Or, c'est d'une autre guerre que le pays sort tout juste en 1974. Peuplé en majorité de musulmans, le delta du Bengale avait été rattaché, lors de l'indépendance de l'Inde en 1947, au bassin de l'Indus pour former le Pakistan, séparé en deux par l'Union indienne à majorité hindoue. Longtemps dominé par son " frère " de l'Ouest, le Pakistan oriental accède à l'indépendance et devient le Bangladesh en 1971, après un conflit violent tranché par l'intervention des troupes indiennes d’Indira Gandhi.

    C'est déjà une catastrophe naturelle qui avait été la cause du déclenchement de la guerre d'indépendance : un terrible cyclone, en 1970, avait fait 500 000 morts, et les autorités pakistanaises s'étaient alors trouvées parfaitement incapables de réagir. Cet événement avait beaucoup contribué au succès électoral du mouvement séparatiste de la ligue Awami, la même année.

    En 1974, les nouvelles autorités du Bangladesh sont confrontées au même problème. Or, la ligue Awami, désormais au pouvoir, révèle à son tour son incompétence et sa corruption. L’histoire se répète : les inondations puis l'impuissance gouvernementale sont pour beaucoup dans le coup d’État militaire qui se produit l'année suivante, et au cours duquel le " père de la patrie ", Mujibur Rahman, est assassiné. Depuis cette époque, le Bangladesh se débat toujours dans une instabilité politique périodiquement arbitrée par les militaires. Cette instabilité contribue largement aux difficultés du pays. 

Le cas du Bangladesh

    jusqu'au 18eme siècle, le Bengale est pourtant le grenier à céréales de l'Inde. La fertilité du delta et l'abondance des eaux permettent largement de nourrir une population, déjà importante pour l'époque, de 15 millions d'habitants. Mais la colonisation et la croissance démographique viennent ensuite détruire ce bel équilibre. Le système colonial, en favorisant les propriétaires et en ruinant les artisans, fait du futur Bangladesh un pays de paysans pauvres. Cependant, les progrès de la médecine favorisent la survie d'un nombre de plus en plus grand d'enfants, sans que ce progrès soit compensé par une réduction volontaire de la natalité.

    Les conséquences combinées de ces deux phénomènes se font sentir primitivement au cours de la Seconde Guerre mondiale, en 1943. À cette époque, le delta, qui compte déjà 60 millions d'habitants, connaît pour la première fois de son histoire une terrible Famine. La partition de l'Inde aggrave encore la situation puisque presque toute l'industrie du Bengale est concentrée à l'Ouest, autour de Calcutta qui reste du côté indien. Le Pakistan oriental d'alors se trouve notamment séparé de toute l'industrie textile qui traitait le jute, principale ressource du pays (aujourd'hui encore le premier producteur mondial). Pays sans industrie, pays sans ville - où 95 % des habitants sont des ruraux -, pays sans élites, enfin, dont la quasi-totalité des cadres administratifs venaient du Pakistan occidental, le Bangladesh, sinistré en 1974, donne alors l'impression d'être un pays condamné, capable de survivre grâce à l'aide internationale.

    Même si la population n'a cessé de croître depuis, au point de dépasser les 100 millions d'habitants aujourd'hui, il faut reconnaître que les prévisions effroyablement alarmistes de l'époque de la grande inondation ne se sont heureusement pas réalisées. Certes, la situation du pays est encore précaire et les terribles inondations de 1987-1988 sont venues le rappeler. Mais, bon an mal an, le Bangladesh a mis en place un embryon d'Administration et développé des programmes d'irrigation et de digues qui permettent d'espérer en l'avenir.

 

 

 

 

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Révision : 04 juin 2019