1904 : Un typhon en Cochinchine

Le danger vient de la mer : UN TYPHON EN COCHINCHINE

 Le typhon qui frappe la Cochinchine le 1er mai 1904 a beau être un des plus violents de l'époque, il n'en est pas moins le représentant d'un phénomène qui touche régulièrement les côtes de l'Indochine, avec son cortège de destructions et de morts. Ici, comme dans toute l'Asie du Sud-est, les populations
entretiennent un rapport ambigu avec la mer, qui apporte aussi bien la vie avec la mousson que la mort avec les typhons.

  Prévisions saisonnieres


Selon le rapport du lieutenant gouverneur français Rodier, à partir de 14 heures, le 1" mai 1904, le vent, qui soufflait fortement depuis le matin, se met à redoubler d'intensité, et des pluies diluviennes s'abattent sur la petite ville de Mytho. À 16 heures, les toitures commencent à s'arracher et les arbres à tomber, bloquant la voie ferrée. À 17 heures, une accalmie se produit brusquement mais, une heure plus tard, les éléments se déchaînent à nouveau et le vent, qui a changé de
direction, augmente encore. Dans la soirée, la tempête se calme progressivement. Tous les symptômes sont là : il s'agit bien d'un cyclone — appelé dans cette région « typhon » —, dont l'œil vient de passer sur Mytho.

 

Les éléments déchaînés

Soixante kilomètres au nord-est, à Saigon, les arbres et les poteaux télégraphiques ont été arrachés, mais les dégâts matériels sont mineurs et on ne déplore aucune perte humaine. En revanche, le centre du delta du Mékong, sur un bras duquel se trouve Mytho, a été touché de plein fouet par la tempête.
Dans la ville, toutes les habitations en paillote sont détruites, les constructions en maçonnerie très sévèrement endommagées et la quasitotalité des embarcations, jonques, sampans ou autres barques, sont englouties dans le fleuve avec leurs passagers. Mytho se trouve à 30 kilomètres de la mer. Sur la côte, les dégâts sont encore plus importants. À Cap-Saint-Jacques, la quarantaine de jonques qui se trouvaient dans la baie des Cocotiers a disparu, un quai s'est écroulé et
trois vapeurs sont échoués sur la rive. Pire encore, à certains endroits, le typhon a soulevé la mer de un à deux mètres, engloutissant plusieurs villages côtiers avec toute leur population. Dans ces conditions, les dégâts matériels sont considérables : dans toute la zone du delta, les récoltes sont ravagées et les réserves de paddy (de riz), emportées par les eaux. Sur ce secteur, on compte environ 5 000 morts.


La zone des tempêtes

L'Indochine se situe à l'extrême ouest de la région du globe la plus touchée par les cyclones, ou typhons. Le tiers des perturbations atmosphériques qu'on y recense provoque des vents supérieurs à 34 nœuds (63 km/h), limite conventionnelle entre la simple tempête et le typhon. Le phénomène prend toujours naissance en pleine mer, dans le sud de la mer de Chine ou, plus souvent, dans l'océan Pacifique. La dépression prend la forme d'un tourbillon atmosphérique d'un Est, mais aussi
dans d'autres parties du monde (ici, sur l'île de Mayone, dans les Comores, en 1895), les typhons exercent leurs ravages. Ils peuvent s'appeler, selon les régions,
cyclones, tornades, ouragans, etc. {illustration du Petit Journal).
diamètre de 300 à 800 kilomètres, au centre duquel les vents peuvent atteindre 300 km/h et qui se déplace en moyenne à la vitesse de 20 à 30 km/h vers l'ouest ou le nord-ouest, avant de s'éteindre généralement au bout de 2 à 5 jours. Un typhon a besoin d'eau pour s'alimenter et il meurt au-dessus des continents. Mais, auparavant, il a le temps de provoquer la disparition de nombreux bateaux, de ravager îles et côtes et parfois même une région assez vaste à l'intérieur des terres.
Le phénomène touche essentiellement la zone intertropicale : les Philippines, l'actuelle Taiwan, le sud de la Chine et l'Indochine. Mais les typhons parviennent régulièrement jusqu'au Japon, plus de 500 kilomètres au nord du tropique du Cancer.

 

La mer, source de vie et de mort

En Asie du Sud-Est, la présence des typhons relève des mêmes conditions climatiques générales que celles qui engendrent la mousson. En été, le recul des anticyclones continentaux de l'hémisphère Nord permet aux masses d'air qui se chargent d'humidité au-dessus des océans de remonter sans obstacles pour déverser des trombes d'eau sur les terres. En Indochine comme dans toute cette région, c'est bien de la mer que vient la vie, sous la forme de ces abondantes précipitations qui ont permis le développement de la civilisation du riz. Les pluies autorisent plusieurs récoltes par an, qui nourrissent ainsi des concentrations de populations comme on n'en trouve nulle part ailleurs. La régularité des typhons contribue largement à cette abondance nécessaire des pluies. Mais les typhons rendent aussi la navigation particulièrement dangereuse. Il faut attendre le XDC siècle pour voir l'équipe du géographe anglais Piddington (l'inventeur du terme «cyclone») rédiger le Sailors Horn Book. Ce code des tempêtes, véritable bible des marins, dicte aux navigateurs la marche à suivre en cas de typhon. Il met ainsi fin à la conduite suicidaire de ceux qui, croyant fuir l'ouragan par vent arrière, se précipitaient en fait vers l'œil du cyclone et donc vers leur perte. Ces grandes difficultés de la navigation expliquent
que se soient développées, dans toute l'Asie du Sud-Est, des civilisations avant tout continentales. Même en Indochine, à l'intersection des mondes chinois et indien, les civilisations vietnamienne ou khmère ont ainsi vécu tournées vers le continent.
Le rivage rime en effet avec danger. C'est d'autant plus le cas là où, comme en Cochinchine, les côtes basses n'offrent aucune protection contre les raz de marée
provoqués par les typhons. Le 1er mai 1904, ce sont les villages de pêcheurs qui payent le plus lourd tribut à la catastrophe.

 

 

Les ravages des typhons

À Taiwan, île très montagneuse où la population se concentre dans les plaines côtières, les typhons viennent régulièrement inonder les récoltes, emporter les villages et provoquer de meurtriers glissements de terrain. On a même pu montrer les effets de ces typhons sur la santé des habitants : malaises cardiaques, dysenterie, asthme, dépressions... En Chine du Sud, la quasi-totalité des grands ports se sont installés sur les fleuves, à l'intérieur des terres (Shanghai, par exemple). Les Européens, moins prudents, ont assuré le développement de ports côtiers comme Hongkong, sous la menace permanente des typhons. Le Japon. L'archipel nippon, déjà secoué par des tremblements de terres périodiques, est la proie régulière de très violents typhons. En 1959, le typhon Vera a submergé les digues de la ville de Nagoya, dans l'île de Honshu, par une vague de plus de trois mètres. Toute la partie basse de la ville, gagnée sur la mer grâce à des polders, s'en est trouvée submergée, provoquant la mort de plus de 5 000 personnes.
Le Bengale. C'est dans cette région surpeuplée du delta du Gange que les typhons sont les plus meurtriers. Avant même les catastrophes du Bangladesh contemporain, on peut ainsi citer le typhon de 1876 qui, ayant soulevé une vague de 12 mètres, noya une région entière et fit plus de 100 000 victimes.



Branches cassées, meubles envolés... et un pylône tordu par la te.mpe.te.. Tel est le paysage laissé par le passage du typhon, en Cochinchine, en 1904.


Dans toute la mer de Chine occidentale, c'est-à-dire de la Malaisie à la Chine en passant par la Cochinchine (actuel Viét Nam), les typhons provoquent de redoutables
dégâts, sur terre mais aussi sur mer {naufrage de sampans chinois sur la rivière de Canton lors d'un typhon à Hongkong, illustration du Petit Journal).

 

Cyclones, typhons, hurricanes...

En 1845, l'Anglais Piddington, de l'observatoire de Calcutta, s'inspire du grec kukios (aui désigne l'enroulement du serpent) pour aualifier de «cyclone» les très violentes perturbations climaûaues aui frappent régulièrement le Bengale. Par extension, le terme est employé pour désigner des phénomènes comparables dans les autres parties du monde. Mais il existe aussi des dénominations locales. Ainsi, en Asie du Sud-Est, on parle plus volontiers de «typhons» (du terme chinois taï fong^;
en Amériaue centrale, on évoaue les hurricanes, ou ouragans (du caraïbe hu ra kan/ Dans l'océan Indien (à la Réunion, par exemple) prévaut le mot tornade et, en Australie, celui de willy-willies.

 

 

 

 

 

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Révision : 13 août 2007