Le cyclone Katrina : Une cible idéale pour «Katrina»

 

C'est le paradis des cyclones. Ou presque. Katrina en tout cas ne pouvait rêver d'une cible plus vulnérable. Bâtie dans une cuvette à 60 centimètres sous le niveau de la mer, La Nouvelle-Orléans est particulièrement difficile à protéger de la fureur des éléments. La ville dispose d'un système complexe de digues, d'écluses et de stations de pompage, dont la capacité se révélerait néanmoins insuffisante face à un cyclone de catégorie 4. Voilà du moins ce qu'en disent les experts.

Selon eux, les énormes vagues accompagnant un puissant cyclone pourraient submerger la ville, flanquée d'eau par les marécages le long du golfe du Mexique, le fleuve Mississippi et le lac Pontchartrain. Un ouragan de catégorie 4 ou 5 élèverait ainsi le niveau des eaux à une telle hauteur que le golfe, le lac et la cuvette ne formeraient plus qu'une gigantesque nappe d'eau.

A peine deux issues de secours

Or, les stations de pompage sont déjà en temps normal constamment activées pour évacuer l'eau de la cuvette vers le lac. Et il y a pire: elles pourraient être rendues inopérantes en raison des coupures de courant. En outre, les plans de protection et d'évacuation mis sur pied par les autorités doivent tenir compte du fait que l'agglomération très peuplée - 485 000 habitants - possède seulement deux voies de sortie et des infrastructures vétustes. Un vrai casse-tête.
 

katrina

Le cyclone Katrina , qui avançait vers La Nouvelle-Orléans, a fait un crochet au dernier moment, perdant de la puissance en touchant terre.

Lorsque les bars du quartier français ont tiré le rideau dimanche après-midi, même les touristes les plus distraits ont compris que quelque chose n'allait pas. Dans cette partie de La Nouvelle-Orléans qui ne dort jamais, c'était le signal le plus tangible d'une catastrophe annoncée.

Katrina a touché terre hier matin à 7 h 10 locales à l'est de Grande Isle, dans l'axe de la métropole historique de Louisiane. Ce n'était plus alors qu'un ouragan de catégorie 4, avec des vents de 200 km/h au lieu des 240 km/h du cyclone de catégorie 5 (le plus haut degré sur l'échelle Saffir/Simpson) qu'il était encore la veille au soir. En fin de matinée, les météorologistes l'ont encore dégradé à une tempête de niveau 3 : peut-être pas l'apocalypse décrite par nombre d'experts, mais un coup de tabac assez puissant pour secouer sérieusement toute une partie de la côte placée en état d'alerte le long du golfe du Mexique, de Morgan City en Louisiane à la frontière entre l'Alabama et la Floride.

Des pluies violentes avaient commencé dimanche soir alors que des milliers de personnes faisaient toujours la queue devant le stade de football de La Nouvelle-Orléans, transformé en abri pour ceux qui n'avaient pu suivre l'ordre d'évacuation. Vers 5 heures du matin, l'électricité est tombée en panne dans le Superdome, remplacée par des groupes électrogènes qui ne pouvaient plus assurer l'air climatisé. Vers 10 heures, des morceaux du toit ont cédé aux assauts du vent, créant des trous béants quelque vingt étages au-dessus des personnes réfugiées : désormais, il pleut à l'intérieur du stade.

Ailleurs, les premiers rapports faisaient état de maisons inondées, de toitures envolées et de coupures d'électricité, mais aucun bilan n'avait encore été publié mentionnant des victimes. La semaine dernière en Floride, Katrina avait provoqué la mort de neuf personnes alors que ce n'était alors qu'un cyclone de catégorie 1. Les villes de Gulfport et Biloxi, plus à l'est dans le Mississippi, pourraient finalement avoir subi l'impact le plus fort. Gulfport était sous trois mètres d'eau et trois relais électriques ont sauté à Biloxi. En fin de matinée (début de soirée heure française), le Centre national des ouragans de Miami estimait que le plus grand risque était passé pour La Nouvelle-Orléans.



C'est pourtant là que les craintes avaient été les plus aiguës, poussant les responsables à un catastrophisme qui fait sans doute partie des plans d'alerte. «Tout indique que nous nous dirigeons vers le pire des scénarios, prédisait Ivor Van Heerden, directeur adjoint du Centre des ouragans de l'université de Louisiane. Nous risquons d'avoir aux États-unis un camp de réfugiés d'un million de personnes.» Des experts estimaient que «60% à 80% des maisons pourraient être détruites par le vent» ou décrivaient une vieille ville historique transformée en «un bouillon de culture» charriant des produits toxiques, des nappes de pétrole venues de la côte, des déchets remontés des égouts et même des cadavres arrachés aux cimetières inondés. «C'est un événement comme on n'en voit qu'un dans sa vie», déclarait le maire, Ray Nagin, en décidant l'évacuation immédiate et obligatoire de sa ville.

Fort heureusement, le cyclone qui avançait sur une trajectoire visant La Nouvelle-Orléans a fait un crochet à l'ultime moment. La dernière fois que The Big Easy (ainsi surnommée pour sa «volupté» célébrée par Faulkner) fut touchée de plein fouet par une telle catastrophe (le cyclone Betsy, de catégorie 3, en 1965), les maisons furent noyées sous deux mètres d'eau, il y eut 74 morts et 60 000 sans-abri entre la Louisiane, le Mississippi et la Floride. Souci supplémentaire pour les autorités, la région concentre 30% des capacités de production pétrolières américaines : 21 puits et plates-formes situés dans le golfe du Mexique avaient été évacués mais les gardes-côtes ont fait état d'installations en perdition.

George W. Bush, voyant l'Irak passer au second plan, s'est mobilisé dès dimanche pour déclarer l'état d'urgence sur toute la zone d'impact de Katrina et appeler la population à «faire passer sa sécurité en priorité.» Il a également téléphoné aux gouverneurs des Etats menacés, dont son frère Jeb en Floride. Jusque-là, les États-unis n'avaient connu que trois ouragans de catégorie 5, en 1935, 1969 et 1992. Le dernier, Andrew, avait transformé la ville et le camp militaire de Homestead en un champ d'allumettes.