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L'OUEST BALAYÉ PAR UN OURAGAN DÉVASTATEUR
La
nuit du 15 au 16 octobre 1987 des vents hurlant
à
220 km/h sur la Bretagne et le Cotentin...
Extrait de : Trente catastrophes dans l'Ouest d'Alain CABON aux Éditions OUEST-FRANCE
Une
« tempête cataclysme » avec des vents soufflant en ouragan, force 12, un
plafond que l'on n'imagine pas dans l'ouest de la France, ou' les anémomètres
sont prévus pour mesurer des vitesses de vent Jusqu'à 180 km/h. À la pointe
du Raz une ailette de l’anémomètre s’envole. Dans les sémaphores de la.
pointe Saint-Mathieu et Penmarch les appareils sont emportés par des rafales.
Mais on relève 148 km/h à la station météorologique de Brest-Guipavas, située
dans les terres : record absolu à cet endroit. 187
km/h à Quimper, 200 à Ouessant, 220 à la pointe de Penmarch puis à
Granville. Des vents exceptionnels engendrés par un phénomène qui ne l'est
pas moins. Jamais la pression atmosphérique n'est descendue aussi bas, 948
hectopascals, à Brest depuis la création de la station en 1945. Jamais non
plus elle ne sera remontée aussi vite. Cette
dépression à centre chaud, née d'un conflit d'air chaud et d'air froid, nos météorologues
l'ont prévue depuis trois jours voilà pourquoi les bateaux de pêche ne sont
pas sortis cette semaine - mais n'ont pas imaginé sa violence aussi
exceptionnelle. Les Anglais, qui ont estimé que la trajectoire de la dépression
dévierait et les éviterait, vont le payer au prix fort. En mer la hauteur des
vagues dans les secteurs d'Ouessant et de Belle-Ile-en-Mer atteint seize mètres,
soit un immeuble de cinq ou six étages. Même les bateaux bien amarrés dans
les ports ne sont pas totalement à l'abri. À partir de minuit ils commencent une inquiétante danse de
Saint-guy qui bien souvent se terminera par des naufrages à terre. DANS
LES COULOIRS DU CATACLYSME Au port de plaisance de
Concarneau une centaine de voiliers, ayant brisé leurs amarres, vont s'enchevêtrer
dans des entrelacs de mâts au pied des remparts de la Ville close. Cinq cents
bateaux endommagés dans le golfe du Morbihan. À Cherbourg douze bateaux coulés,
mais pas un seul indemne des sept cents bateaux de Port-Chantereyne, détruit à
90 %. Au total entre les ports de plaisance, sept kilomètres de pontons disloqués,
rendant indisponibles quelque trois mille deux cents places de plaisanciers. Et
l'outil travail détruit pour de nombreux pêcheurs : quatre chalutiers brisés
à Guilvinec, douze coulés à Saint-Cast, d'autres envasés à Loctudy,
Morlaix, Paimpol, Erquy, Saint-Malo, Granville, partout. En tout trente et un côtiers
détruits et deux cents endommagés. Mais pas de naufrage, à part celui d'une
plaisancière dont le bateau rentrera vide au port des Sables-d'Olonne, tel un
vaisseau fantôme, mât brisé. Et celui de deux cents goélands argentés jetés
à la côte le long de la baie d'Audierne, qui ont été aspirés par les
rouleaux et étouffés. l'intérieur
des terres, du fait de la torsion des vents, l'ouragan ne mollit pas et les
arbres centenaires, qui en ont vu d'autres, comme les quinquagénaires géants
en pleine force, s'arc-boutent. Geignant d'impuissance dans les couloirs du
cataclysme, ils se couchent vaincus, dans un craquement que couvrent les vents
hurleurs. Quimper perd ses belles allées de platanes de Locmaria, aucun de ses
trois mille cinq cents arbres d'alignement n'est 7ar5ne et surtout son superbe
Mont-Frugy, une hêtraie massive six hectares, devient chauve. Adieu les
centenaires d'Avranches et les exotiques de Cherbourg et le cèdre du jardin des
plantes de Carentan né quarante ans avant la Révolution! Sans faiblir
l'ouragan, comme une grossière tronçonneuse, met en pièces, hachant, déchirant,
étêtant, cinquante mille hectares de la forêt bretonne et coupe les routes à
coups d'arbres abattus. Malheur aux automobilistes et aux camionneurs surpris !
Un arbre qui s'abat juste devant le capot, le temps de piler et... « ça a été
comme un bombardement, racontera Joël, un routier breton surpris en Finistère
intérieur avec son camion de légumes roulant vers Quimper. En une demi-heure
une soixantaine d'arbres se sont effondrés sur la route. Le bruit était
dingue. Ça tombait comme à Verdun. Finalement j'ai réussi à sortir de ma
cabine et à me réfugier sous le châssis. Autrement j'étais cuit. »
«
ON N'A PLUS D'ÉGLISE ! » Un
arbre devant au travers de la route, un arbre aussitôt derrière, que faire ?
Impossible de fuir pour cette Morbihannaise de Plumelec, qui court accoucher à
Vannes. Même en slalomant entre fossés et branchages au risque de s'embourber,
la voiture est bloquée à quinze kilomètre du but. Le futur papa doit partir
sportivement à pied. Il rencontre de providentiels pompiers tronçonneurs qui
leur ouvrent un local EDF... sans courant, mais ils braquent leur projecteur
vers l'intérieur, puis ils mettent de l'eau à chauffer. Des internes du SAMU
parviennent jusqu ) à eux. C'est leur premier accouchement. Bébé est très
bien venu en ce monde tourmenté à 3 h 55. Ses parents ni ses parrains, les
pompiers de Grand-Champ, n’osent le nommer Éole mais Antoine. Au pays on
l'appelle « le fils du vent ». Ils sont ainsi quatre enfants nés où ils ont
pu cette nuit-là, comme Fabrice dont la voiture maternelle a dû s'arrêter
brutalement en... Calan au lieu-dit « Les quatre-vents » ! Du vent fou ! Les
poteaux électriques et les feux de signalisation se brisent, les panneaux
routiers et publicitaires se jettent à plat ventre, les pylônes électriques
et Ic ais hertziens mettent ferraille à terre, les caravanes se couchent, le
mais S'allonge, antennes, tribunes et toitures d'écoles décollent. De
Concarneau à Cherbourg HLM, usines et entrepôts, porcheries et poulaillers se
décoiffent, des hangars se déplacent, les serres en plastique se déchirent,
les serres en verre explosent. Des hôpitaux mis à nu, des marchés couverts à
ciel ouvert. Des clochers s'ébranlent, des murs s'écroulent, même les croix
des cimetières entrent dans une danse macabre. On croit à la fin du monde. Et,
dans cette folle sarabande où l'homme se sent dépassé, des histoires
d'entraide, de gens relogés, de courage et d’audace pour dégager les routes
alors que les arbres continuent de tomber comme des quilles. Et des drames.
Comme celui de Raymond, employé communal
tué par un arbre en dégageant la voie à Melgven, prés de Concarneau. Melgven
dont le clocher décapité emporte avec lui une partie de a toiture de l'église.
Comme à Plerguer, près de Saint-Malo, dont la flèche transperce la voûte:
« On n'a plus d'église ! » crie dans la nuit en direct la femme du
chef des pompiers, pétrifiée. Comme à Ploëder, ou' un bloc de deux cents
kilos se détache du clocher pour transpercer toit et tribune. Le clocher de
Pont-Croix, la flèche de Goudelin, tant de coqs, de clochetons, de calvaires ou
de chapelles rabattus. La cathédrale de Bayeux, l'église de la Trinité de
Cherbourg, cinq Siècles d'âge, celle de Pleurtuit toutes décoiffées, la
toiture l'abaye du Mont-Saint-Michel meurtrie, l' église de Concarneau si ébranlée
,qu'on doit la fermer à jamais. A Caen un clocheton de l'église Saint-Etienne
écrase cinq voitures, des pierres de soixante kilos tombent de l'église de
Carhaix, la toiture de l'église de Pontaubault s'abat sur le cimetière... UNE
VACHE VOLANTE, UNE PANTHÈRE FUYANTE «
Ceux qui n'ont pas vu ne peuvent imaginer! » C'est vrai. Ni croire à des
histoires extraordinaires de ce moment de folie. À Saint-Brieuc un vieux Dakota
joue les filles de l'air tout seul et survole la route pour atterrir sur un
parking de la chambre de commerce. À Vitré un jeune agriculteur ne retrouve
pas son étable à sylace, près de la maison. Les vaches, folles, errent dans
la cour. Sauf une qui a été catapultée avec la char ente à trente-cinq mètres,
au-delà d'une haie de sapins, dans le champ du voisin. Six cent trente kilos
volants ! Les huîtres à l'ouest du Cotentin se sont fait la malle, même les
rochers ont bougé, ils sont comme râpés et ont perdu leur chevelure de
varech. Au bout de la pointe de la Hague, Philippe est réveillé chez lui par
un paquet d'algues en pleine figure. Dans le champ, à côté de sa maison sans
toit, une arque a volé sur quarante mètres pour se mettre au sec. À
Saint-Caradec des pierres tombent dans la chambre des enfants. Au Haut-Corlay Léontine,
88 ans, alertée par le vacarme, découvre qu'elle dort dans une maison sans
toit, mais se recouche pour ne réveiller personne du voisinage. Au zoo de Pont-Scorff
en ruines, « Tensing », la panthère des neiges, ne dérange non plus personne
pour prendre la clé des champs. Comme douze mille visons à Brech, auxquels le
vent a ouvert la porte vers la liberté. Traumatisante
pour ceux qui viennent de la vivre, cette nuit d'enfer n'a curieusement pas empêché
tout le monde de dormir et on imagine le choc de ceux qui se réveillent
innocemment, à la chandelle, après un tel séisme. De Brest à Deauville, 1250
000 abonnés sont privés d'électricité. Trente-six mille lignes téléphoniques
sont endommagées. Sans courant, sans eau, parfois isolés pendant plusieurs
jours, les élevages sont paralysés : poulaillers et porcheries privés d'aération,
de lumière et de chauffage, impossibles traite automatique et conservation du
lait, qui se perd par dizaine de milliers de litres, tournesol et mais affalés
(quatre vingt mille hectares atomisés pour le seul Finistère et autant pour
les Côtes-d'Armor), bêtes mortes ou stressées à mort par milliers, bâtiments
emportés... Sérieusement sinistrées l'agriculture et l'horticulture bretonnes
et normandes (adieu les choux-fleurs, 1600 000 pommiers déracinés en Basse-Normandie
!), ainsi que l'ostréiculture de l'Ouest-Cotentin (1 500 tonnes d'huîtres détruites
chez deux cents conchyliculteurs). À lui seul Groupama Bretagne aura à traiter
85 600 sinistres, soit dix fois plus que pour une forte tempête. Pour faire face EDF comme les Télécommunications déclencheront des plans ORSEC maison. Ainsi, avec le renfort d'agents accourus de toute la France et de compagnies privées, EDF déploiera-t-elle trois mille sept cents techniciens. Qui, se démenant d'abord pour rétablir d'urgence les lignes de haute tension, travailleront nuit et jour pour abréger l'insupportable période. Une tâche à la mesure du désastre : douze mille poteaux électriques brisés et vingt-six mille kilomètres de lignes rompues ou endommagées rien que pour le Finistère et le Morbihan, les Télécoms se démenant parallèlement avec leurs trente-six mille lignes emmêlées dans les branches. Dix millions d'arbres, six millions de mètres cubes de forêt publique et privée, et pas seulement du chablis dont la récolte est multipliée par trente, sont détruits en Bretagne, soit 20 % de la surface boisée, nettement moins importante (9 %) que la moyenne nationale (25 %). Trente mille hectares sinistrés à des degrés divers sur soixante-quatre mille hectares de forêts pour le seul département des Côtes-d'Armor. Au bout du compte, le quart de la forêt bretonne détruite. Et près d'une vingtaine d'années de nettoyage des rivières perdues. AU
HIT-PARADE DES OURAGANS Les
six départements sont classés en état de catastrophe naturelle. La tempête
dans tout ce coin d'Europe coûtera 23 milliards de francs aux assurances.
Cependant à l'ouest de la France nombre de dossiers traîneront très
longtemps, défendus par le « collectif de coordination et de défense des
sinistrés bretons de l'ouragan », regroupant cent soixante associations
locales ou régionales et les conseils généraux du Finistère et des Côtes-d'Armor.
Lequel, ayant évalué au départ les dégâts trois fois et demie lus que l'État,
estimera au bout de dix ans qu'il manque 20 milliards de francs. L'ouragan est
considéré comme l'un des six sinistres les plus chers au monde depuis 1970,
après l'ouragan Andrew aux États-Unis (1992), le séisme de Northridge en
Californie (1994), le cyclone Mireille au Japon (1991), la tempête de l'hiver
1990 en Europe, l'ouragan Hugo à Porto Rico (1989). Malgré
son émiettement géographique, la catastrophe, avec ses de cataclysme économique,
écologique et environnemental, culturel et psychologique, est restituée au
plus près par la presse locale et régionale. Occultée en revanche par les médias
nationaux, qui passent totalement à côté de l'événement, apparemment absorbés
ce jour-là par un krach boursier à New York et, peut-être aussi,
la chute d'une grue au chantier de la Grande Arche de la Défense. À Paris !
Constatant dans un billet aux allures de rattrapage que l'Ouest a eu beaucoup de
dommages et peu d'intérêt, un confrère parisien écrira: « Durs à la peine,
plus avares de leurs paroles que de leur effort, les Bretons n'ont pas été
seulement atteints Jans leurs biens, mais humiliés blessés dans leur
affectivité, dans leur sentiment d'appartenance à la communauté nationale,
ils ont pu penser qu'ils étaient mal aimés. » Ce qu'un ministre breton avait
joliment appelé « un déficit d'émotion nationale ». Une plaie qui mettra du
temps à se cicatriser que la blessure meurtrière infligée à la forêt. Afin qu'au moins à quelque chose malheur soit bon, les Bretons particulièrement voudront positiver. En enterrant près de deux mille kilomètres de lignes téléphoniques en deux ans. En repensant la politique de leur forêt, dont ils ont réalisé la grande fragilité. En variant les espèces et modernisant la filière ois, quatrième secteur industriel de la région. En rénovant des monuments paysagers à l'image du fameux Mont-Frugy à Quimper, aujourd’hui plus aéré, plus coloré en un fouillis romantique. En consolidant les historiques monuments de pierre. En protégeant mieux leurs ports de plaisance, comme à Concarneau aux installations renforcées. En appréciant aussi à son juste prix le faible nombre de victimes par rapport à la violence du phénomène: deux morts directes, une dizaine indirectes dans la semaine qui a suivi, une soixantaine de blessés. Si le coup de bélier était advenu en plein jour, comme initialement prévu, avec tous les objets volants assassins l'effet eût été désastreux sur les personnes. Surtout la « marée de tempête », qui a fait hausser le niveau de la mer d'un mètre cinquante à trois mètres, est-elle survenue par morte-eau, alors qu en vive-eau elle eût submergé la côte. Comme cette tempête provoquée par un ancien cyclone tropical sur le sud de l'Angleterre ces 7 et 8 décembre 1703, qui emporta un phare et ses constructeurs, rasa 1 107 bâtiments, coulant des centaines de bateaux dont une partie de la flotte de guerre jusque sur la Tamise. Et faisant huit mille morts.
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