|
|
par Henri PEJOUAN et Jean Michel AGUERA
Fin janvier 1986, une perturbation centrée non loin des Baléares a produit
un creux en Méditerranée. Tout autour de ce creux s'est formé un tourbillon
alimenté à l'Ouest par de l'air froid et sur la face orientale par de l'air
chaud.
Par suite de ce conflit se situant dans nos régions des orages de neige se
sont produits, parfois violents. On relevait dans nos régions :
0,80 m à 1 m à Ax-les-Thermes
1,20 m à Porte Puymorens
1,20 m à Fontpédrouse
1,40 m à Mont Louis
1,50 m en bas Confient
1,50 à
2m à Mantet.
|

Cliquez pour agrandir la carte |

Cliquez pour agrandir la carte |
Le bulletin météorologique de Toulouse-Blagnac annonce :
Pyrénées Orientales et Ariège
Temps couvert avec chutes de neige à toutes altitudes modérées à assez
fortes, notamment sur les versants N s'atténuant légèrement en fin de
journée. Vents modérés à assez fort de NW puis W. Températures négatives à
tous les niveaux. Le caractère exceptionnel des chutes de neige présentes et
à venir sera à l'origine d'importantes avalanches qui pourront prendre une
ampleur inattendue. Estimation du risque : situation avalancheuse
exceptionnelle.
Analyse de la situation météorologique des les Pyrénées Orientales (d'après
M. Boutin, Directeur du Centre Météorologique de Perpignan)
L'analyse de la situation est faite à partir du 29 janvier à 00.TU
et jusqu'au 01.02.86.
La dépression 990 mb centrée le 29 janvier sur le Cotentin se déplace très
rapidement vers le Sud en se creusant. Arrivée dans le golfe du Lion en 24
heures, elle se bloque et continue de se creuser jusqu'à 975 mb.
En altitude, l'axe dépressionnaire avait le 29 janvier une forte inclinaison
vers le Nord-Ouest (le centre à 700 mb est sur le Pays de Galles et à 500 mb
sur l'Irlande du Nord). Il se redresse par suite du blocage de la dépression
au sol et le 31 janvier à 00 TU les trois centres (sol, 700 mb, 500 mb.)
sont sur une verticale située entre le Cap Creus et les Baléares.
Le Centre, stationnaire au sol pendant 36
heures, se comblera lentement et se décalera vers le Nord-est dans la
journée du 1er février.
Ce schéma entraîne de façon classique sur le Roussillon de très fortes
précipitations à caractère orageux, le plus souvent constatées à l'équinoxe
d'automne. L'absence de radiosondage ne permet pas de connaître en détail
les caractéristiques de la masse d'air, mais elle s'est révélée très
instable (instabilité déclenchée dans les basses couches par l'arrivée d'air
froid continental sur une mer relativement chaude) ainsi que fortement
chargée en humidité (la quantité de précipitations sur l'ensemble de
l'épisode varie de 100 à 170 mm).
Cliquez pour agrandir la carte
Ce type de précipitations n'est pas exceptionnel pour le Roussillon et la
durée de retour d'un tel épisode est d'environ 5 ans toutes saisons
confondues.
Le caractère catastrophique a dépendu de la température de l'air au moment
de la chute. A une température moyenne supérieure ou égale à 3° pendant
l'épisode, correspond uniquement des précipitations liquides (bordure
côtière). Si la température moyenne est comprise entre 3° et 2°, les
précipitations ont pris un caractère pluvio-neigeux
et l'on a obtenu par endroit une neige très lourde qui a fondu assez
rapidement.
Dans les zones où la température moyenne a été comprise entre 0° et 2°, on a
assisté, comme en 1981, au phénomène de neige collante, avec des épaisseurs
du manteau, de l'ordre de 40 à 50 cm.
Dans les zones de montagne, où la température moyenne est restée négative,
on a obtenu de la neige poudreuse en abondance et l'épaisseur du manteau
varie entre 1 mètre et 2 mètres.
Prévision de l'épisode
Le déplacement très rapide de la dépression, son blocage et son creusement
important étaient très difficiles à prévoir. Aucun modèle mathématique ne
simule de façon satisfaisante la situation météorologique pour le 30 janvier
à 00 TU.
Les écarts très importants sur les prévisions à 72 heures et même 48 heures
s'amenuisent par la suite, pour obtenir une carte prévue à 24 heures
satisfaisante pour le vendredi 31 janvier à 00 TU. Cette carte disponible
dans le début de la matinée du 30 janvier a permis de conforter la position
du prévisionniste et de lancer les bulletins spéciaux
neige (DDE - Sécurité Civile - ASF /Rivesaltes)
Nos régions ont donc connu des perturbations importantes.
Routes coupées par des coulées de neige, ou non praticables vu l'épaisseur
considérable de la couche de neige, aggravée par des congères : routes
interdites, voitures immobilisées, villages isolés.
Le plan ORSEC est déclenché dans les Pyrénées Orientales, l'Aude et
l'Ariège.
Les journaux locaux retracent abondamment toutes les péripéties de ces dures
journées.
Le Col de Puymorens a été fermé pendant 8 jours, le danger d'avalanche étant
important sur la RN 20.
Le 30 janvier, avalanche à Porte Puymorens, 2
morts dans un immeuble.
Le 31 janvier, 2 personnes meurent, perdues dans les neiges et épuisées, au
Col d'Ares.
La route Andorre-Ariège est restée fermée 10 jours, toujours à cause du
danger d'avalanches.
Evacuations partielles à Porte-Fontpédrouse-Hospitalet, Orlu-Arinsal.
Danger important d'avalanche à Fontpédrouse où la RN 116 a dû parfois être
interdite. On craignait une avalanche de poudreuse. Mantet isolé plus de 20
jours. En montagne, la neige était froide, légère. On observait -17° à Porte
Puymorens, -10° en Cerdagne...
Cette chute de neige était-elle vraiment exceptionnelle ?
Dans nos régions,, il y a eu parfois des enneigements plus importants, comme
nous en avons connus, pour ces dernières années, en 1972.
Beaucoup d'hivers ont été plus enneigés. Citons les derniers hivers de 1935,
1954, 1957, 1968, 1971, 1972.
Ce qui caractérise surtout la chute de neige de cet hiver, c'est une chute
continue, rapide en une seule fois.
C'est surtout dans le Haut Confient et dans le Haut Vallespir que
l'enneigement a été exceptionnel, pour des altitudes relativement modestes
(800 à 1 200 m).
On a observé à Filliols 1,50 à 1,70 m de neige fraîche, 2 m
à Mantet (à 1 500 m cependant)Au Puigmal, l'enneigement a été normal,
sans plus. Neige abondante à Porte Puymorens, Andorre, mais là
rien d'exceptionnel quant à la hauteur totale. Intensité de la chute
de neige : 10 cm/heure à Py le 30 janvier à 18 h.
Avec de telles chutes, on s'attendait à un déferlement général d'avalanches.
Or s'il y a eu beaucoup d'avalanches, celles-ci ne se sont produites que
dans des secteurs localisés, principalement sur le massif du Canigou.
Et là encore, dans ce même massif, quelques couloirs ou ravins réputés très
avalancheux n'ont pas connu de grandes avalanches.
C'est dire la complexité de la prévision du risque d'avalanches, ce risque
variant avec seulement de petits écarts de températures, avec la densité de
la neige suivant les courants locaux plus ou moins froids, suivant aussi les
seuils critiques d'enneigement pouvant jouer sur quelques centimètres avec
le vent.
Enfin, chaque vallée possède son microclimat suivant le relief et la
végétation du lieu précis.
Une caractéristique de cette période neigeuse, c'est un déferlement
d'avalanches de poudreuse (poudreuse + écoulement mixte), avec existence
pour la plupart d'entre elles d'aérosols. Ce fait est exceptionnel chez
nous. Nous devons le souligner particulièrement.
Village de la Llagonne, le 4 février 1986
Ravin d'Estabeil
|